Monday, April 11, 2005

Que sont-ils devenus?

Je m'engouffre dans la station les Sablons pour aller à Franklin Roosevelt en milieu de matinée. Peu de monde vu l'heure, une fréquence des trains raisonnable, des rames modernes, depuis peu, un panneau indiquant le temps d'attente avant le prochain métro... tout devrait normalement bien se passer sur cette ligne qui est la plus fréquentée et pour cette raison, l'une des mieux gérée. Tout semble d'ailleurs bien se passer : le métro arrive normalement, les portes s'ouvrent normalement et les gens s'engouffrent dans les wagons normalement. Tout le monde attend la sonnerie annonçant la fermeture imminente des portes. Cette attente est anormalement longue… Mais la sonnerie finit par retentir et les portes se ferment. Et puis rien, le train reste immobile. Ceci me laisse le temps de m'attarder sur les passagers autour de moi, une foule habituelle à cet endroit: des étudiants habitant sûrement Neuilly et allant à leurs cours de droit, d'histoire de l'art ou de sciences économiques, des jeunes cadres dynamiques allant ou revenant d'un rendez-vous professionnel, des retraités, moins nombreux en cette banlieue bourgeoise de l’ouest parisien… J’entends plus loin des sons de voix inhabituels et remarque un groupe d’hommes d’apparence indienne complètement bourrés : ils se chamaillent gentiment et rigolent dans une langue que je ne reconnais pas. J’essaie de m’imaginer quelles circonstances les a conduits à être éméchés un jeudi matin quand les portes du métro se rouvrent tout d’un coup et quelques secondes plus tard, la sonnerie de fermeture des portes retentit à nouveau et les portes se referment brutalement. Bon, les portes s’ouvrent et se ferment bien, pas de doute, faudrait songer à partir maintenant… Mais rien n’y fait. Une autre période d’attente s'annonce et une certaine impatience se fait ressentir parmi les passagers quand la voix du conducteur se fait finalement entendre dans les hauts parleurs : "votre attention s'il vous paît, suite à la non fermet... enfin paske les portes se ferment pas bien, les passagers sont priés de descendre du train qui va aller en zone de réparation, et attendre le prochain train qui ne devrait pas tarder, merci." C'était donc ça...Je descends avec tous les passagers autour de moi en me disant que si cet incident était arrivé durant l'heure de pointe, la situation aurait été nettement plus pénible. Le train semble s'être vidé et le conducteur pense d’ailleurs la même chose car la sonnerie de fermeture imminente des portes retentit. Les portes se ferment alors... pour s'arrêter à mi-chemin. Mais cette fois, le coupable est identifié: un des Indiens bourrés a semble-t-il oublié de descendre, ou sous l'effet de l'alcool mis trop de temps à faire les quelques pas qui le séparent du quai. Il se retrouve coincé entre deux portes, ce qui n'a pas l'air de le contrarier. Il a d'ailleurs plutôt l'air de se sentir à son aise, exhibant un sourire béat, comme s'il était enlacé dans les bras voluptueux d'une très belle femme, à part qu'il est pris entre les tranchants de deux portes en acier. Ses acolytes arrivent finalement à l’extirper de son piège, les portes se ferment finalement, et le train se met en mouvement.
Je regarde le train démarrer et les wagons vides défiler de plus en plus rapidement devant mes yeux : un wagon vide, deux wagons vides, trois wagons… Ah ben non, il n’est pas vie celui-là, il y’a un autre Indien assis sur une banquette : aussi bourré que celui qui faisait l’homme sandwich, avec le même sourire. Lui, plus pessimiste ou plus bourré que son frère d’alcool, n’a même par pris la peine d’essayer de sortir du train à temps. Il a préféré profiter de l’incident pour s’étaler sur une banquette qui s’était libérée. Il a toujours le même air béat et nous fait signe de la main (ou peut-être est-ce à ses camarades sur le quai). Ils sont cools ces Indiens quand même, j’ai presque envie de lui retourner son geste de fraternité et de paix trouvé dans l’alcool…
Le train continue de défiler et surprise dans les derniers wagons, un autre groupe de passager n’est pas sorti non plus. Ceux-là sont beaucoup plus nombreux, habillés comme des touristes avec leurs appareils photos autour du coup et surtout, nettement moins souriants. Certains sont vêtus de gros pulls University of quelque chose, d’autres arborent des casquettes à l’effigie d’une équipe de baseball. Pas de doute, il s’agit de touristes américains. Leurs regards sont intenses : un mélange d’anxiété, de crainte et d’appel à l’aide car ils réalisent qu’à la suite de l’annonce faite par le conducteur et incompréhensible pour eux, ils ont opté pour le mauvais choix : celui de rester dans le wagon, alors que tout le monde est descendu et que le train les emmènent maintenant vers un endroit inconnu, pour une raison qu’ils ignorent… Aujourd’hui, que sont-ils devenus ?

Tuesday, April 05, 2005

HLV

Les événements récents me donnent l'envie d'inventer un nouvel indicateur de mesure. Pour qu'il ait un maximum de portée internationale, je vais lui donner un nom anglais: le Human Life Value, HLV.

Son objectif est simple mais très (trop?) ambitieux et horriblement présomptueux... Le HLV donc, se propose de mesurer la valeur de la vie d'un homme. Ma motivation n'est pas de choquer gratuitement la moralité des gens ou d'enfoncer des portes ouvertes en clamant haut et fort que quand même, c'est terrible, la vie d'un Soudanais, ça compte bien moins que celle d'un Bostonien dans un avion s'écrasant sur une tour. Personne ne nie ces différences de valeur ; je me propose simplement de la mesurer.

Comment? Mon ébauche de méthodologie est perfectible, complètement irréalisable de manière exhaustive et scrupuleuse. Néanmoins, le principe de base que je trouve intéressant est le suivant. Pour chaque événement ayant causé des morts humaines:

  • détecter exhaustivement la couverture média de cet événement, sans limite géographique, et jusqu'à un mois après l'événement;
  • calculer la somme des montants investis par les annonceurs pour un passage pub à cette occasion (ex. le coût de passage d'une pub avant un JT consacrant sa une à l'événement, ou le coût de la pub en 4ème de couverture d'un magazine consacrant sa une à l'événement, etc.) ;
  • diviser cette somme par le nombre de morts ;
  • et vous obtenez le HLV du ou des morts pour cet événement.

Bien sûr, il faudrait prendre en compte l'inflation des prix pratiqués au cours des années ou alors ne comparer que deux HLV rapprochés dans le temps, et tenir compte d'une multitude d'autres paramètres...

Au final, je pense qu'on aboutirait à un indicateur peu précis mais quand même intéressant. On pourrait par exemple calculer le HLV d'un Indonésien mort lors du tremblement de terre, (non pas le Tsunami, le tremblement de terre d'il y'a quelques semaines qui a un peu barbé tout le monde; un peu comme pour la sortie du deuxième volet d'un film à succès, rarement à la hauteur du premier...), on le comparerait au HLV du Pape et on se rendrait compte qu'oh ben dit donc! la vie du Pape vaut 314 748 fois celle d'un indonésien qui a péri lors du tremblement de terre. Pile le contraire de ce que le Pape prônait...